Modèles « Catastrophes naturelles » : entre volatilité et pression du marché
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10 avril 2012
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De récents évènements ont mis en exergue certaines limitations des modèles catastrophe, ces logiciels à prix d’or[1] évaluant les probabilités d’occurrence des catastrophes naturelles et le coût des dégâts associés pour les assureurs. |
Par exemple, la magnitude de 9.0 du séisme de Tohoku[2] en mars 2011 n’a été capturée par aucun des modèles du marché. De plus, ces modèles ne capturent généralement pas l’effet de groupe[3] , comme ce fût récemment le cas des tremblements de terre en Nouvelle-Zélande.
Enfin, la dernière mise à jour d’un des modèles majeurs a engendré des soubresauts importants dans les estimations de pertes de beaucoup de compagnies d’assurances. Voilà qui illustre l’incertitude et la volatilité inhérentes aux prévisions, fussent-elles celles de modèles utilisés depuis près de 20 ans.
Pourtant, avec l’entrée en vigueur imminente de Solvabilité II, il est à anticiper que les modèles catastrophe gagneront encore en importance.
Solvabilité II et les risques de catastrophes naturelles
Au fil des études Quantitative Impact Study sur l’implémentation de la réforme, des progrès considérables ont été établis autour de la prise en compte des risques de catastrophes naturelles en non-vie.
Ceux-ci sont, par définition, des évènements de faible fréquence et de forte sévérité tels les tremblements de terre, les tempêtes ou encore les inondations. Ces évènements sont difficiles à capturer statistiquement. Il est en effet difficile d’établir une base de données historique suffisante du fait de leur faible fréquence. La réforme Solvabilité II, rappelons-le, prévoit le calcul des fonds propres réglementaires via deux approches : la formule standard et les modèles internes[4].

Solvabilité II, différentes approches du risque catastrophe
Comme indiqué dans le schéma ci-dessus, ces deux approches se construisent sur trois méthodes distinctes.
Méthode 1 – Scénarios : L’assureur calcule ici l’impact sur ses activités de scenarios régionaux fournis par le régulateur local du pays où se situe l’exposition. En effet, si une compagnie présente une exposition dans plus d’une région, il est attendu qu’elle considère les scénarios relatifs à chacune des régions, sous réserve de leur existence.
Méthode 2 – Facteurs : Si aucun scénario régional n’est fourni, une formule standard par facteurs est appliquée aux primes reçues. Ces facteurs sont fournis par l’EIOPA[5] pour chaque LoB[6] non-vie. Les méthodes 1 et 2 peuvent être combinées si nécessaire, étant entendu que le résultat le plus conservateur doit être retenu.
Méthode 3 – Scénarios Personnalisés : Cette méthode correspond au modèle interne. Les compagnies ont la possibilité d’utiliser des scenarios catastrophe personnalisés adaptés aux risques souscrits ainsi qu’à la concentration géographique de leur exposition. Des deux approches rendues disponibles par Solvabilité II, celle par modèle interne est la plus fine, étant la seule à refléter le profil de risque spécifique de la compagnie d’assurance. Mais c’est également celle donnant le plus de liberté à l’assureur. A ce titre, la validation du modèle interne fait l’objet d’un examen spécifique par le régulateur.
Des outils sophistiqués…
Moins onéreux à mettre en œuvre qu’un développement purement interne, les modèles commerciaux sont largement sollicités dans le cadre de la troisième méthode. Nombre d’assureurs « externalisent » ainsi une partie de leur modèle interne. L’usage de ces outils n’est pas nouveau, l’industrie de l’assurance utilise les modèles commerciaux depuis la fin des années 80, notamment pour des problématiques de tarification. De plus, leur utilisation présente l’avantage d’établir un langage commun entre l’assureur et ses interlocuteurs externes, tels que les agences de notation ou les réassureurs. Ainsi, la plupart de ces produits sont à leur troisième génération de développement et semblent globalement bien acceptés par le marché[7] .

Modèles catastrophe, un fonctionnement selon 3 modules
Dans le cadre d’une approche par modèle interne de Solvabilité II, leur usage présente des avantages indéniables :
- Les résultats de tels modèles profitent d’une haute résolution géographique dans la représentation du portefeuille ainsi que pour le module d’aléa de la région modélisée.
- La plupart des modèles sont capable de refléter correctement les corrélations et la diversification géographique au sein des portefeuilles multi-pays.
- La plupart des caractéristiques importantes des portefeuilles peuvent être spécifiées dans le logiciel. Plutôt que de s’appuyer sur des moyennes de marché, les résultats du modèle reflètent les spécificités du portefeuille.
Ces atouts ne sont pas anodins, les exigences en capital réglementaire relatives aux catastrophes figurant parmi les plus élevées. Pourtant, ceux-ci vont de paire avec quelques désagréments.
… aux inconvénients majeurs
En tant qu’ « externalisation » partielle du modèle interne, les modèles commerciaux répondent mal à la problématique d’appropriation des méthodes et des résultats à laquelle l’autorité de contrôle est particulièrement attentive dans son processus de validation. Pourtant, leur principal défaut est ailleurs.
Volatilité dans les stratégies de souscription
La prise en compte des “cygnes noirs”[8] par les modèles commerciaux s’effectue au fil de l’eau. Lorsqu’un évènement “inattendu“ a lieu, les event sets des modèles en sont enrichis. Ces derniers pourront alors “tirer“ des évènements semblables, ce qui permettra par la suite de capturer ce que nous savons désormais comme possible. Ces mises à jour sont parfois radicales et les pertes ré-estimées peuvent introduire de la volatilité dans les stratégies de souscription. Or, compte tenu des contraintes réglementaires, s’adapter aux variations brutales peut s’avérer difficile. De plus, une stratégie de souscription volatile est rarement bien perçue par le marché et rédhibitoire quant à l’approbation du régulateur. Enfin, un processus de revalidation du modèle interne constitue une tâche que les entreprises essayeront d’éviter.
Pression du marché
Solvabilité II pourrait ainsi implicitement brider les importantes mises à jour, entrainant alors une convergence des modèles et créant ainsi un risque systémique. A titre d’exemple, en Floride on peut observer une tendance forte à la convergence entre modèles selon Willis Re[9] . Deux explications sont possibles. La première est que tous les modèles y soient exacts, hypothèse qui semble peu plausible compte tenu de la récente sous-estimation des ouragans américains[10] . La seconde explication serait l’existence d’une attente implicite du marché quant à leurs résultats supposés. Autrement dit, que les modèles commerciaux fassent le jeu des assureurs afin d’être attractifs. Que l’observation de ce phénomène s’étende, à l’Europe notamment, inquiète.
Vers une situation problématique ?
Les problèmes évoqués ci-dessus ne sont pour l’heure pas adressés par la Commission européenne. Aussi la profession réclame-t-elle un arbitrage de la part du régulateur concernant la légitimité de l’utilisation des modèles externes. L’utilisation de ces derniers sera-t-elle d’avantage encadrée par la réglementation ? Les modèles effectuant de mises à jour radicales seront-ils indirectement pénalisés ? Autant de questions qui restent aujourd’hui sans réponse.
Cette attention semble d’autant plus cruciale que le risque de catastrophe est une composante importante et vraisemblablement croissante des pertes Property[11] . Rappelons que l’année 2011 détient – avec 350 milliards de dollars – le record de la plus importante sinistralité liée aux catastrophes naturelles[12] de l’histoire.
Enfin, le management du risque catastrophe ne se limite pas à la production de scénarios et au développement d’une « vision interne » du risque. De fait, il impacte de nombreux domaines d’activité des compagnies d’assurance, du management de portefeuille, à la tarification et consignes de souscription, en passant par la réassurance et la conformité réglementaire.
Dans ce contexte, gageons que la pression sur les modèles commerciaux ne peut que s’accroître.
[1] L’ordre de grandeur du coût de la licence annuelle d’un modèle catastrophe est le million d’euros.
[2] Séisme à l’origine du tsunami ayant entrainé la catastrophe nucléaire de Fukushima. On parle ici de magnitude de moment.
[3] Les évènements extrêmes peuvent survenir en série, comme ce fût le cas des tempêtes Lothar et Martin en décembre 1999.
[4] A noter qu’il existe une approche intermédiaire dite du modèle interne partiel, dans laquelle l’assureur a la possibilité de faire cohabiter les deux approches.
[5]European Insurance and Occupational Pensions Authority, ou Autorité Européenne des Assurances et des Pensions Professionnelles.
[6] Line of business, ou Ligne de Business.
[7] Les trois firmes dominantes sont AIR Worldwide, EQECAT et RMS (Risk Management Solutions).
[8] Cette théorie appelle cygne noir un événement inattendu qui a une faible probabilité d’occurrence, et qui, s’il se réalise, a des conséquences d’une portée considérable et exceptionnelle.
[9] Déclaration faite par la société de réassurance lors de l’Insurance Day Summit à Londres en mai dernier.
[10] La dernière étude Model Miss (Echec modèle) d’Aon Benfield sur les ouragans nord-américains et consacrée à un des modèles externes les plus largement employés, a montré que les pertes réelles étaient approximativement de 1,4 à plus de 2,0 fois plus élevées que celles estimées, selon la ligne de business.
[11] Partie dommages de l’assurance non-vie (Non-Life ou encore Property & Casualty).
[12] 350 milliards de dollars de coût économique et 108 milliards de dollars de pertes pour pours les assureurs selon l’étude Sigma de Swiss Re datée du 15 décembre 2011. Ces chiffres comprennent les catastrophes naturelles mais également les catastrophes dites man-made (terrorisme, etc.).
Tags :agence, Assurance, capital, Commission Européenne, conformité, conseil, contrôle, développement, européen, Externalisation, finance, fonds, réglementation, régulateur, tarification, VaR, volatilité
Articles dans : Assurance,Point de vue,Réglementaire,Solvency II

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