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10/07/2018

Questions à Laurent Quignon – BNP Paribas – Responsable de l’équipe d’Economie Bancaire

Sia Partners a rencontré Laurent Quignon, responsable de l'équipe d'Economie Bancaire au sein de BNP Paribas.

Questions générales relatives à la finalisation de l’accord Bâle III

Bâle III avait pour principaux objectifs de renforcer les fonds propres et de mieux appréhender le risque de liquidité. Quelle est selon vous l’idée forte derrière la finalisation Bâle III – communément appelée Bâle IV, publiée en fin d’année dernière ?

L'accord concernant la finalisation de Bâle III vise à réduire les écarts « non justifiés » de pondérations du risque en révisant les méthodes de calcul des risques pondérés. Ainsi, il introduit un output floor qui fixe un plancher de 72,5% entre la pondération moyenne du portefeuille et la pondération standard.

Or le ratio de levier et l’output floor deviennent prépondérants par rapport aux modèles  internes ce qui va à l’encontre de l’esprit de Bâle II qui récompensait les banques vertueuses en pondérant moins les portefeuilles de qualité, caractérisés par de très faibles pertes historiques. Lors des premières recommandations  Bâle III, nous avions le sentiment que le Comité de Bâle prolongeait Bâle II en corrigeant les lacunes. La finalisation de Bâle III montre au contraire un retour partiel à l’idéologie de Bâle I avec une exigence en capital moins corrélée au risque observé qu’auparavant.

Certains sur la Place estiment qu’il favorise notamment les banques US au détriment des banques européennes, partagez-vous cette opinion ?

La négation de l’esprit Bâle II est l’aspect le plus préjudiciable pour les banques européennes par rapport aux banques américaines car, depuis plus de dix ans, nous avons un système bancaire imprégné de la culture des modèles internes. Les banques ont développé leur business model et leurs choix de portefeuilles en fonction, entre autres, des incitations de Bâle II. A contrario, les banques US sont restées sur un standard Bâle I avec une approche « prêt-à-porter » combinée à une culture du levier. Ces exigences élevées en fonds propres les conduisent d’ailleurs à titriser massivement leurs portefeuilles de prêts. Outre les diverses dispositions (surcharges G-SIBs, redéfinitions des fonds propres et de certaines pondérations) qui ont déjà considérablement augmenté les exigences en fonds propres (ils ont doublé en France depuis 2005 en montant), le retour à des exigences moins directement liées au risque pourrait pénaliser le secteur bancaire européen qui sera confronté de ce fait à une charge en capital supplémentaire nécessaire pour répondre aux nouvelles exigences malgré un coût du risque plus faible que les banques US.

Par ailleurs, de nombreuses banques européennes ont investi massivement pour développer des modèles avancés de mesure du risque, qui vont perdre de leur intérêt, ce qui constitue une double peine à leur égard. Enfin, la mesure fine du risque constitue un élément fondamental de la stratégie de pricing du secteur bancaire, ce qui pourrait également avoir une incidence sur la politique de tarification, les « bons » risques étant susceptible de perdre une partie de l’avantage tarifaire dont ils bénéficiaient.

Volet output floor

Quels sont les enjeux liés à l’introduction d’un output floor à 72,5% des RWA en approche standard (en full en 2027) ? Au regard du coût de développement et de maintien des modèles internes d’une part et d’une économie de fonds propres limitée du fait de l’output floor d’autre part, selon vous, quelles stratégies les banques vont-elles adopter ?

L’introduction d’une contrainte qui limite le risque pondéré de l’ensemble des actifs agrégés à 72,5% du risque pondéré calculé exclusivement selon l’approche standard vise à réduire, d’une banque à l’autre, la variabilité des pondérations obtenues à partir des modèles avancés ainsi qu’à augmenter la comparabilité. La  calibration à 72,5% procède, à mon sens, plus d’une recherche  d’équilibre de la part du Comité de Bâle. L’objectif est certes de réduire la « variabilité » des pondérations entre les banques pour des actifs comparables. Mais il convenait toutefois, dans le même temps, de ne pas pénaliser trop fortement les établissements utilisant majoritairement les modèles internes et dont le portefeuille de prêts est de bonne qualité.

En outre, l’output floor pourrait inciter certaines banques à neutraliser la surpondération des très faibles risques par le choix simultané d’actifs très risqués dont la pondération excédera très largement le floor.  Cela conduira à des stratégies de polarisation des risques dans les portefeuilles, qui seront constitués d’actifs très risqués d’une part,  et d’actifs très peu risqués d’autre part.

L’output floor ne constitue-t-il pas un double back-stop avec le ratio de levier ?

Les filets de sécurité que sont l’output floor et le ratio de levier se superposent en partie. Ils deviennent même prépondérants pour les grandes banques par rapport aux modèles internes. Selon nos calculs fondés sur les données de l’EBA[1], ces contraintes indépendantes du risque sont mordantes pour plus de 50% des grandes banques internationales, ce qui suggère une remise en cause, au moins partielle, de l’esprit de Bâle II qui récompensait les banques vertueuses en matière de gestion des risques.

Volet ratio de levier

Le ratio de levier avait été introduit par Bâle III, quelles sont les principales évolutions dans le texte finalisé et quels sont les enjeux associés ? L’introduction d’une surcharge pour les banques systémiques est-elle justifiée à vos yeux ?

La principale évolution concernant le ratio de levier est l’introduction d’une surcharge de capital pour les établissements systémiques à hauteur de 50% du coussin G-SIB. Cette surcharge levier contribue à réduire la sensibilité de l’exigence en capital au risque mais elle est économiquement cohérente avec celle prévue dans le cadre des ratios de solvabilité Bâlois calculés à partir des actifs pondérés.

Volet risque de crédit

Pouvez-vous revenir sur les principales modifications introduites sur le volet risque de crédit, notamment la modification de l’approche standard, l’utilisation d’input floors pour les approches basées sur les notations internes et la suppression de l’approche IRB-A pour certains portefeuilles ? De votre point de vue, quels sont les impacts économiques attendus ?

La suppression de la méthode IRB-A pour les portefeuilles bancaire et grand corporate, ou encore la restriction des paramètres avec des input floors pour les autres portefeuilles sont pénalisants pour les banques européennes. En effet, leur choix historique de portefeuilles moins risqués était largement motivé par la possibilité de bénéficier d’exigences en capital plus faibles fondées sur les modèles internes. La remise en cause partielle de ces méthodes internes (seuls les modèles internes « fondation » pourront désormais être utilisés pour les expositions aux grandes entreprises) pourrait, de manière symétrique, conduire les banques à opter pour des actifs plus risqués, dont la rémunération permettra de couvrir le surcoût lié aux exigences en capital plus élevées.

Deux principaux impacts relatifs à la révision du risque de crédit. Tout d’abord, à court terme, la tarification de la nouvelle production de crédit pourrait être revue afin de répercuter la hausse des exigences et ce d’autant plus que la rémunération du stock d’actifs est figée (en marge ou dans l’absolu pour les actifs à taux fixe). L’autre impact prévisible est un possible arbitrage des modèles internes vers l’approche standard pour les risques les plus faibles qui étaient pondérés en deçà du floor. En conséquence, soit ceux-ci disparaîtront progressivement des portefeuilles, soit ils seront compensés par des actifs à risque plus élevé, mais sous-pondérés (cf. question 3).

Volet risque opérationnel

Comme pressenti dans les documents de consultation précédents, une approche standard unique vient supplanter les approches existantes pour estimer le risque opérationnel. Cette standardisation ne va-t-elle pas trop pénaliser les banques actuellement en approche avancée, comme c’est le cas pour BNP Paribas ?

Le risque opérationnel est à distinguer du risque de crédit par la nature très différente des évènements qu’il recouvre (risque de perte lié aux procédures internes, aux personnes, à des évènements extérieurs, risque juridique). Ceux-ci sont spécifiques par nature et, dès lors, peu reproductibles et non-modélisables sur une base statistique. Dès lors, la mise en place d’une approche standard unique peut être plus aisément considérée comme appropriée que pour le risque de crédit. Une nuance de taille est que l’approche avancée actuelle permettait de faire le pont avec le Pilier 2 et encourageait des mesures correctives dans le cadre du dialogue avec le superviseur. Sa suppression apparaît donc regrettable de ce point de vue.

Perspectives liées aux travaux de finalisation de Bâle III

Estimez-vous que les travaux d’étude préalables ont été diligentés de manière suffisante pour quantifier les impacts de la finalisation de Bâle III ? Quelle est la marge de manœuvre politique pour la transcription en droit européen ?

Les études d’impacts réalisées par la BRI ont permis aux membres du GHOS (Governors and Heads of Supervision) de parvenir à un accord politique sur la finalisation de Bâle III et sa mise en application à partir de janvier 2022.

En mai 2018, la Commission Européenne a publié un « Call for Advice » à l’adresse de l‘EBA  notamment, pour obtenir un éclairage sur les impacts quantitatifs des différents volets de l’accord (augmentation des RWA, impact en capital, capacité à constituer les fonds propres adéquats, etc.) en intégrant les spécificités de l’ensemble des acteurs constituant le secteur bancaire européen (banques universelles, établissements de financement spécialisés, etc.).  Ce travail préliminaire à la transcription en droit européen dans le package CRR II / CRD V permettra au régulateur d’utiliser au mieux la marge de manœuvre dont il dispose pour calibrer les dispositions aux besoins de l’économie européenne qui est caractérisée par une intermédiation bancaire élevée et donc plus exposée aux conséquences du renforcement de la réglementation prudentielle. Ceci constitue une bonne initiative que nous ne pouvons que saluer. Sans doute convient-il également de ne pas trop en attendre. Les travaux de l’EBA s’arrêtent souvent à l’évaluation des « déficits » en capitaux propres ou en « actifs liquides » nécessaires au respect des nouvelles normes et les véritables impacts sur le financement de l’économie sont rarement évalués.

 

 

Sia Partners

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