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02/10/2019

Entretien avec Souleïma Baddi - CEO de komgo : La blockchain pour le Trade finance

Souleïma Baddi est CEO de komgo[1], une plateforme de facilitation du négoce de matières premières basée sur une solution blockchain, en production depuis fin 2018.

Son ambition : que komgo occupe la place centrale dans cette industrie au niveau international.

 

Pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes arrivée à travailler dans les matières premières d’abord, puis dans la blockchain ?

J’ai débuté ma carrière dans les années 2000 à la Société Générale, au sein de l’Inspection Générale de la banque à Paris, où j’ai gravi les échelons, junior, senior puis inspecteur principal.

Neuf ans plus tard, j’ai basculé dans le domaine des matières premières, avec pour mission d’ouvrir le département de financement du négoce de matières premières de la Société Générale à Genève. C’était une nouvelle aventure, le lancement d’une activité au cœur de la stratégie de la banque (« Société Générale CIB Natural Resources Group ») . J’ai été numéro 2 de cette structure durant 9 ans.

Enfin, la blockchain m’est venue fin 2016, par une personne de mon équipe passionnée du sujet. J’ai d’abord mis à sa disposition mon réseau afin qu’elle puisse développer le sujet en interne, puis le sujet m’a passionnée et entrainée. J’ai pris conscience que cette technologie pouvait résoudre des problèmes très concrets de notre industrie. C’est ainsi que nous avons réalisé plusieurs proofs of concept au sein de la Société Générale (Easy Trading Connect 1[2] et 2), et neuf mois plus tard, j’ai quitté l’entreprise afin de lancer komgo. komgo était un nouveau challenge pour moi, et c’était surtout une opportunité unique d’être à même de construire de toutes pièces un projet dans le monde de l’innovation.

Pouvez-vous nous donner davantage de détails sur la genèse de komgo ?

Avec la Société Générale nous avions organisé un Hackaton blockchain à Genève fin 2016, qui avait rencontré un fort engouement en interne : nous avions reçu dans nos bureaux des personnes des 4 coins du monde, de l’Inde à l’Afrique du Sud. C’est ainsi qu’est né Easy Trading Connect 1[3], un POC interne réalisé par la Société Générale et ING. Nous l’avions par la suite présenté à la « International Petroleum Week » à Londres en Février 2017, et ce fut un franc succès.

Nous avons alors reçu des demandes en interne pour poursuivre les activités de R&D sur le sujet, et cela a abouti à Easy Trading Connect 2[4], où le nombre de participants fut élargi et leur industrie d’origine diversifiée (négociants, industriels et traders, en plus des banques d’investissements). Le sous-jacent est passé de l’énergie aux matières premières agricoles, beaucoup plus complexes à traiter d’un point de vue des documents nécessaires.

À la suite de ces deux pilotes, la Société Générale était convaincue du potentiel de la technologie et voulait aller plus loin que la phase pilote. La banque m’a donc demandé de travailler sur un passage en production, ce qui est devenu komgo. Ce n’est qu’après avoir convaincu 15 investisseurs de premier plan et levé 15MCHF que j’ai quitté la banque pour prendre la direction de cette nouvelle structure.

komgo a ainsi marqué la fin des projets blockchain en phase de POC, et le début de l’aventure en production.

Quels problèmes concrets du trade finance la plateforme komgo résout-elle grâce à la blockchain ?

Les améliorations principales sont faites au niveau de la lutte contre la fraude et l’inefficacité.

Les documents utilisés lors du processus du trade finance (bill of lading, factures, certificats de tierce détention, etc) sont échangés via des canaux de communication dépassés : DHL, Fedex, et souvent l’email. Cette inefficacité opérationnelle augmente le risque de falsification des documents. Je peux témoigner grâce à mon expérience dans la banque : malgré tous les efforts faits par les départements (back, middle, front office et compliance) pour vérifier la véracité d’un document, il arrive qu’un faux document soit financé. C’est un risque énorme pour les banques ainsi que pour les clients : les transactions atteignant rapidement plusieurs millions dans cette industrie, le risque de faillite est non nul.

La fraude est possible via le manque d’efficacité des processus en place lors du financement d’une transaction : les contrats sont papier, il y a parfois des problèmes de signature, une longue vérification des données par toutes les contreparties est nécessaire (généralement acheteur – vendeur – banque), il faut s’assurer de la véracité des documents, la collecte et la réconciliation des informations sont longues et complexes et les contrôles de cohérence et la double saisie rallongent le processus ; komgo a pour objectif d’adresser tous ces problèmes.

komgo n’utilise que des documents digitaux, donc les données circulent directement des systèmes d’information d’une contrepartie à une autre, et la blockchain permet de s’assurer de l’authenticité et de l’unicité des données. Au-delà, komgo est un réseau totalement distribué, ce qui permet à chaque acteur de garder la maîtrise de la confidentialité de ses données. C’est la première technologie qui permet de répondre aux besoins de l’industrie des matières premières et du financement du commerce international.

Quels ont été vos choix technologiques pour la blockchain ?

L’intérêt de la blockchain est la décentralisation tout en maintenant la confiance : il y a la certitude que tout le réseau a le même état des données, sans intermédiaire, ce qui crée une piste d’audit immuable.

komgo n’a aucune base de données, la plateforme est totalement décentralisée. Le concept de « privacy by design » est poussé au maximum, les données sont chiffrées, nous n’avons aucun regard sur les données.

Notre protocole de consensus est IBFT[5], il nécessite un rôle de validateur par certains participants, et ce sont les banques d’investissement dans notre réseau qui remplissent ces fonctions. Ce choix a été fait parce que les banques ont ce rôle historique de tiers de confiance.

Parmi les trois gros frameworks blockchain qui répondent aux critères du B2B - Hyperledger, Corda et Quorum -, nous avons choisi Quorum. Ce fut notre choix car c’est une version privée d’Ethereum, qui est open source et qui possède la plus grosse communauté de développeurs. S’agissant d’une nouvelle technologie qui n’est pas encore mature, il est très important pour nous d’être dans cette communauté, en tant que contributeur et bien sûr afin d’être alimenté en cas de besoin.

komgo pourrait faire baisser le capital réglementaire nécessaire aux activités de trade finance

komgo a lancé en production sa solution de KYC depuis le début de l’année. Est-ce également l’une des clés de voute de votre projet ?

Tout à fait. Tout d’abord, pour onboarder des sociétés dans notre software, nous devons respecter certains standards du marché. Nous ne pouvons pas intégrer des entreprises sanctionnées ou sous embargo, ce sont des règles de base dans l’industrie des matières premières.

Au niveau de notre solution KYC, c’est encore une fois la réponse à un problème global de l’industrie. Pour qu’une contrepartie soit « KYC-isée », il faut entre 30 et 50 documents à jour et à actualiser sur une base annuelle. Parfois, des sociétés traitent avec 100 banques différentes et doivent recommencer le processus à chaque fois, le tout étant souvent effectué par email, les documents étant noyés dans les nombreux emails. L’inefficacité est flagrante, que ce soit du côté de la société commerciale ou de la banque.

C’est pour cela que komgo a profité de son infrastructure et de ce réseau de confiance pour échanger ces documents et en avoir une source unique d’enregistrement. Chaque société sur le réseau possède un nœud, dans lequel il y a la base de données. Il y a dedans un répertoire de KYC, permettant de stocker les documents nécessaires et plus si besoin, et il y a la possibilité d’ouvrir l’accès de manière sécurisée aux contreparties voulues pour leur transmettre les documents. Cet envoi peut se faire en une fois à toutes les contreparties : c’est un gain énorme d’efficacité, tout en préservant la confidentialité puisque chaque utilisateur conserve la maîtrise de ses documents (komgo ne les voit pas et ne les stocke pas).

Un meilleur KYC, c’est également moins de risques opérationnels, et par voie de conséquence pour ces banques, cela pourrait permettre une baisse de capital règlementaire alloué à ces activités, ce qui permet plus de trades et de liquidité, pour l’industrie toute entière.

Enfin, l’échange de documents via le réseau komgo est beaucoup plus sécurisé que par email, réduisant ainsi le risque d’utiliser des documents frauduleux pour lors des analyses de KYC.

Quelles ont été les difficultés majeures dans le développement de komgo ?

komgo c’est avant tout la mise en production d’un projet entreprise d’envergure. Dans le monde de la blockchain, et en particulier dans l’industrie bancaire, il y a encore peu d’applications qui franchissent le pas du pilote à la production.

Il a d’abord fallu une gouvernance bien établie. Nos actionnaires ont préféré fonctionner non pas en consortium mais en structure indépendante. C’est impossible d’avoir dans une application en production plusieurs sociétés qui cherchent à « micromanager » le projet, il y a un besoin d’arbitrage, de prise de décisions, ce qui n’est pas réalisable si le quotidien relève des décisions de 15 actionnaires.

Les niveaux d’infrastructure nécessaires à la mise en production demandent aussi beaucoup d’argent (nous avons levé 15MCHF l’an dernier), surtout quand, comme c’est le cas pour komgo, nous partons d’une page blanche et d’une technologie innovante et non mature. On ne peut plus faire de raccourci, il y a de vrais utilisateurs derrière et toutes les implications que cela crée. Cette année nous avons réalisé 5 mises en production, et à chaque fois il est nécessaire d’un point de vue technique d’effectuer des tests et de valider le code, d’avoir une documentation prête, des utilisateurs techniques pour tester le code, de former les utilisateurs fonctionnels : c’est un processus très long et coûteux.

Puisque nous sommes une entreprise de software, nous devons écrire des conditions d’utilisation, et sans références sur le marché, c’est aussi un défi.

Le monde des matières premières présente la difficulté de la standardisation : c’est une industrie habituée au sur-mesure. Par exemple, pour les produits pétroliers, il y a jusqu’à 3000 références. C’est un travail énorme. Au niveau des documents, chaque société a son modèle de lettre de crédit, de facturation, de documents nécessaires pour le KYC, etc. Et, évidemment, on ne peut pas forcer les utilisateurs finaux à utiliser des modèles dont ils ne veulent pas : nous avions développé un modèle de lettre de crédit standard en accord avec tous les participants, mais lorsqu’elle est arrivée jusqu’aux utilisateurs, ils ont eu du mal à l’utiliser car ce n’était pas ce qu’ils étaient habitués à utiliser.

Finalement, la production est un challenge quotidien par rapport au monde du pilote.

Quel est le futur de komgo ?

Sur le court terme, nous avons prévu de livrer une version 1.0 à la fin de l’année 2019. Nous continuons d’onboarder de nouveaux clients, afin de construire un réseau stable d’utilisateurs. Il y a un flux régulier de transactions qui passent par komgo, c’est très important.

Notre roadmap de 2020 sera faite en fonction de la traction des utilisateurs, et de leur valeur ajoutée. Nous avons prévu de mettre en place des métriques pour montrer l’efficacité de notre solution et allouer correctement nos ressources, et nous travaillons aussi sur des technologies comme l’OCR[6] pour augmenter l’efficacité lors du traitement de documents, afin de permettre aux utilisateurs de faire des contrôles sanctions et embargos sur les documents reçus par exemple.

Sur un avenir plus long terme, la digitalisation des actifs est un vrai enjeu. Par exemple, avec le collatéral dans les échanges lors d’un financement. Le collatéral pourrait être un « digital asset ». Le bon de chargement des matières premières pourrait être un token qui pourrait ainsi être transmis entre acteurs de la chaine très facilement. C’est l’objectif ultime : le transfert de titre de propriété de manière digitale, afin de faciliter la logistique et de permettre de les distribuer, par exemple.

Evidemment, pour cela, il faut l’environnement réglementaire et légal pour que cet actif digital vaille quelque chose. Pour l’instant, un collatéral digital est impensable, par exemple, les douanes à travers le monde n’acceptent que les documents papier pour les matières premières et les marchandises, c’est tout l’enjeu de la digitalisation.

Pour l’instant, komgo ne travaille que sur le financement des transactions, nous ne nous occupons pas du paiement. Si la plateforme grossit, nous pourrons nous connecter à un processeur de paiement.

Il y a le besoin d’avoir plusieurs plateformes blockchain pour adresser l’ensemble de la chaîne de valeur du trade finance. J’ai contribué avec la Société Générale au développement de Vakt[7], qui est une plateforme blockchain pour le trade finance qui se concentre sur le rapprochement du contrat « achat – vente » dans le domaine de l’énergie : les données (termes du contrat, logistique et transports, quantités, etc.) sont matchées et réconciliées entre acheteur et vendeur sur la plateforme. Une fois que c’est fait, il y a un besoin de financement et le deal passe chez komgo : c’est une chaîne logique entre nos deux plateformes.

J’ai également travaillé avec we.trade[8], qui est une plateforme en production et qui travaille sur un autre segment du financement, le trade finance pour les SME européennes.

Il y a tout un écosystème à construire, et komgo a pour ambition d’être la plateforme de référence dans l’industrie des matières premières, puis de l’étendre au monde du trade finance plus généralement, en sortant des matières premières, en apportant de l’efficacité et de la liquidité.

Et quel est le futur de la blockchain ?

Je pense que la blockchain est à la fois très prometteuse, et loin d’avoir fait ses preuves. Il y a encore très peu d’applications en production, il faut que les projets fassent leurs preuves au-delà du pilote et soient capables de fonctionner, avant que l’écosystème ne s’essouffle.

Evidemment, si la technologie tient ses promesses, elle va apporter énormément aux industries et aux consommateurs finaux. Je pense en particulier à la maîtrise des données et à la gestion des informations privées, c’est aujourd’hui déjà un enjeu majeur.

C’est aussi pour cela que komgo pousse pour avoir une application en production, on veut montrer le plein potentiel de la technologie.

Qu’est-ce qu’être une femme CEO, en particulier dans le monde de la tech ?

Lorsque j’étais dans le monde de la banque d’investissement, il y avait déjà peu de femmes à des postes de top management. Dans la sphère des nouvelles technologies, c’est pareil, voire pire. Je fais partie de réseaux de CEO et anime régulièrement des conférences, et je suis très souvent la seule femme. Mais le paradoxe c’est que dans mes équipes aujourd’hui, il y a plus de femmes que je n’ai jamais eues ailleurs. Je suis fière de leur donner cette opportunité de travailler dans une des rares fintechs diversifiées.

En plus d’être presque à parité, mes équipes sont multiculturelles, il y a des personnes de Finlande, des Pays-Bas, d’Afrique du Sud, etc. La diversité est ce qui fait selon moi la richesse d’une équipe, c’est très important et cela apporte beaucoup, au projet comme à ses membres.

Sia Partners

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